Le Tourangeau Noël Chartrain

À l’origine de certains Chartrand

(Première partie)

Si votre nom de famille est Chartrand, vous êtes peut-être un Chartrain qui s’ignore. En effet, si la plupart des Chartrand en Amérique descendent de Thomas Chartrand originaire d’Ectot-lès-Baons en Normandie, d’autres, sans le savoir, ont pour ancêtre Noël Chartrain, les deux noms ayant été confondus dans certaines lignées à partir du XIXe siècle.  

La vie de Noël Chartrain, c’est une histoire passionnante où se mêlent acte d’héroïsme, mariage avec la fille d’un personnage influent, conflit entre notables qui a eu des échos jusqu’à Versailles, acquisition d’une terre dans une seigneurie appartenant aux Jésuites et voyage au Labrador. Elle se termine cependant par une vieillesse minée par l’ingratitude filiale.

Originaire de Tours

Noël Chartrain est né à Tours dans la paroisse Saint-Pierre-du-Boile. Sur l’acte de baptême son père Mathurin est qualifié de marchand teinturier en  soie.

Paroisse Saint-Pierre du Boile, Tours

 

Entre 1420 et 1550, Tours avait connu ses heures de gloire dans la fabrication de la soie. La tradition persistait à l’époque de la naissance de Noël Chartrain le 11 mars 1658, mais plutôt que de suivre les traces de son père, le fils entreprendra une carrière militaire.

Nous le retrouvons à Rochefort en 1696. Il a 38 ans. Comme capitaine d’armes sur un navire, il est responsable du maintien de l’ordre et supporte le canonnier dans la gestion de l’armement.

Le port de Rochefort peint par Joseph Vernet (1714-1789)

Cette année-là,  il se voit récompensé pour une « belle action » en  obtenant une promotion comme enseigne. Le roi Louis XIV accorde la même promotion à sept autres soldats tous nommés pour le Canada.

On en apprend plus sur la nature de cette «belle action» par une missive que le gouverneur Bocart de Champigny adressera plus tard au nouveau ministre de la marine Pontchartrain. En effet, Champigny, qui rend compte régulièrement de tout ce qui se passe dans la colonie, s’exprime ainsi à  propos d’une avance réclamée sur le salaire de Noël Chartrain :

« Il sera retenu audit Chartrain, enseigne de la Compagnie, ses appointements de la présente année, suivant l’ordre que vous m’avez donné, la somme de 180 livres qui lui a aussi été payée pour six mois d’avance l’année 1696, mais agréez, s’il-vous-plaît, Monseigneur, que je vous représente que cette avance ayant été faite sur ses appointements de la même année, il y aurait comme semble de la justice de la lui payer en entier sans lui faire cette déduction, étant alors actuellement dans le service, puisque quand il fut nommé pour venir en ce pays, il venait de faire une action agréable à Sa Majesté en sauvant un de ses vaisseaux, dont je vous ai rendu compte par les placets qu’il a pris la liberté de vous présenter. »

Quel vaisseau fut ainsi sauvé et de quelle manière ? Des recherches en France auprès des archives de la Marine nous permettraient peut-être de retrouver ces placets et d’en savoir plus sur ce geste héroïque. En attendant, on retient que l’ancêtre Chartrain méritait considération.

Rencontre avec Marie Françoise Denis de la Trinité

Chartrain, fraîchement promu, arrive donc à Québec auréolé d’un certain prestige et ce célibataire représente manifestement un beau parti.

Justement une jeune veuve, Marie Françoise Denis de la Trinité,  31 ans, apprécie les hommes qui ont un caractère bien trempé. Elle avait épousé, en première noce,  John Outlaw, un corsaire anglais, capitaine de vaisseau et géographe,  qui avait mené grande aventure à la baie d’Hudson.  À deux reprises, l’homme avait été fait prisonnier par les Français avant de passer définitivement du côté de la France. Outlaw avait même su gagner la confiance de Frontenac au point que celui-ci lui avait confié des missions importantes dont la dernière comme capitaine de vaisseau dans les eaux de Boston. Ce dernier mandat lui aura été fatal.

En se mariant avec Françoise Denis, Outlaw avait symboliquement épousé la Nouvelle-France. Une union que Frontenac et l’intendant Champigny avaient d’ailleurs honoré de leur présence. Cinq années avaient passé, trois enfants étaient nés de ce mariage. Au moment de sa rencontre avec le soldat Chartrain, Marie-Françoise Denis était veuve depuis un an environ. On ne connait pas la date exacte du décès de John Outlaw.

On peut se faire une idée de ce personnage fascinant en écoutant la balado suivante de Jean-François Blais:

http://104histoires.com/053-des-anglais-au-service-des-francais/

Dessin illustrant le livre d’Eugène Achard représentait un autre corsaire : Pierre Lemoyne d’Iberville , celui-là même qui fit prisonnier Outlaw.

La famille Denis de la Trinité

Françoise Denis est la fille de Simon Denis de la Trinité.  L’officier Chartrain entre donc en Nouvelle-France par la grande porte. Car le père de sa future épouse avait obtenu ses lettres de noblesse en 1668 pour s’être illustré avec son frère Nicolas à la défense des intérêts du roi sur le territoire acadien de 1632 à 1651. Installé par la suite à Québec, il avait été nommé membre du conseil souverain.

Est-ce une coïncidence si le père de Françoise,  Simon Denis de la Trinité, était originaire de Tours, qui plus est de la même paroisse que Chartrain ? Simon Denis y avait été lieutenant civil au grenier de sel. Sans doute avait-il connu là-bas le marchand en soie Mathurin Chartrain. Mais le père de Françoise était décédé depuis déjà 20 ans quand sa fille se mariait avec l’enseigne Chartrain.

Armes de la famille Denis de la Trinité : De gueules, à la grappe de raisin, pampre d’or

Simon Denis de la Trinité aura eu au total 24 enfants. Sa première épouse Jeanne Dubreuil est morte à la naissance du septième. Il épousa ensuite Françoise Dutertre qui lui donna 17 autres enfants. Marie Françoise Denis était la seizième. Elle n’avait que 3 ans lorsqu’elle devint orpheline de sa mère et 12 ans quand elle perdit son père.

Le mariage Chartrain-Denis

Plusieurs notables assistent à la signature du contrat de mariage le 16 juillet 1698. Le mariage est célébré le lendemain. Voici le document tel qu’il apparaît dans le registre paroissial :

Mariage de Noël Chartrain et de Françoise Denis

Parmi les signatures des personnes présentes au mariage, il y a celle de Charles Denis de Vitré, 53 ans. Il  avait été nommé subrogé tuteur des  deux fils vivants de John Outlaw : Jean (2 ans) et Joseph (1 an). De Vitré, un des frères aîné de Marie Françoise Denis, était alors membre du conseil souverain. L’homme s’était fait remarquer pour l’énergie qu’il avait déployée dans le développement de la pêche sur le Saint-Laurent.

L’inventaire des biens de Outlaw eut lieu deux semaines après le mariage. On y apprend que Marie Françoise habitait alors la Haute-Ville de Québec. Les biens qu’elle possédait en communauté avec son mari défunt étaient évalués à 333 livres. Dans la liste des articles cités aux greffes, on trouve une «carte de la rivière non parachevée» estimée à trois livres. N’oublions pas que Outlaw était également géographe. Il avait, entre autres, laissé à la maison une « méchante vieille épée avec une poignée de petits fils d’argent» qui sera estimée à 3 livres. Le greffier a également noté la présence de «six livres anglais reliés en veau et en parchemin […] on les regarde comme inutile n’étant pas en notre langue.»

Enfin, dans ce document notarié par Chambalon, nous découvrons aussi que Marie-Françoise avait logé chez le sculpteur Malet à qui elle devait 66 livres pour un  loyer. Il lui restait aussi  à payer le chirurgien Gervais Baudouin 7 livres pour des remèdes et médicaments fournis au défunt. Également étaient dus des montants à la Dame Valin et à la Dame Guyon pour avoir pris en pension ses fils (8 et 7 livres).

Le parcours géographique de la famille

Marie Françoise Denis aura six autres garçons.

Joseph Nicolas 11 avril 1699 né à Québec.

Nicolas 11 juillet 1700 né à La Pérade.

Pierre 15 mars 1702 né à La Pérade.

Noël Claude  20 juillet 1704 né à Québec.

Noël Bernard 20 août 1705 né à L’Ancienne-Lorette.

Ignace 29 juillet 1707 né à L’Ancienne-Lorette.

Les lieux de naissance nous renseignent sur les différents lieux d’établissement de la famille.

Les troisième et quatrième enfants naissent à La Pérade. Les liens familiaux des Denis n’étaient peut-être pas étrangers à ce choix. Marguerite Renée Denis, la nièce de Marie Françoise,  avait épousé Thomas Tarieu de Lanaudière, seigneur de La Pérade.

La seigneurie Sainte-Anne de la Pérade située entre Québec et Trois-Rivières.

Faut-il laissé un affront impuni ?

C’est au moment où il est de retour à Québec qu’on entend parler de l’enseigne Chartrain qui menait jusqu’ici une vie sans histoire. Du moins son  nom n’apparaît pas dans les archives compulsées  dans les inventaires de la Nouvelle-France entre son mariage et ce retour à Québec.

À l’été de 1703, le 24 juillet à huit heures du soir, Denis Joseph Juchereau de la Ferté, un lieutenant retraité, a frappé Noël Chartrain à coups de canne. Des voisins sont intervenus.

Chartrain ne peut supporter l’outrage. Il décide de porter plainte. Avait-il des chances d’obtenir justice contre un Juchereau?

En effet, Juchereau de La Ferté, 42 ans, fait partie d’une famille de notables. Son grand-père a été seigneur et membre du conseil de la traite, son père, Jean Juchereau de la Ferté, membre du conseil souverain et seigneur.

Le fils La Ferté cependant, avait moins d’envergure que ses prédécesseurs. Ce n’est qu’à titre de subalterne qu’il avait participé, dans ses plus jeunes années, à des opérations militaires importantes. Selon Campeau , « il ne fit guère parler de lui autrement que par ses frasques »[1]. En 1694, par exemple, il avait été accusé d’avoir troublé la paix avec ses compagnons dans la Basse-Ville de Québec. Plus tard, Denis de Saint-Simon se plaindra de violences et d’insultes de sa part. L’homme avait donc une réputation de bagarreur.

Nous ignorons la cause du conflit qui l’opposa en ce soir d’été à l’enseigne tourangeau.

Nous savons, par contre, que lorsque le gouverneur de la Nouvelle-France Rigaud de Vaudreuil fut informé, il demanda aussitôt à Antoine de Crisafy d’incarcérer l’assaillant. Le gouverneur partait pour Montréal. Il fallait réagir vite avant que le conflit ne dégénère. Dès le lendemain, cependant, en l’absence du gouverneur et sans son consentement, Crisafy  libère le prisonnier.  Pourquoi ? Parce que Juchereau de la Ferté était un cousin de sa femme.

Philippe de Rigaud de Vaudreuil

À son retour de Montréal, Vaudreuil devra remettre l’accusé en prison en attendant son procès. La Ferté se plaindra plus tard d’avoir été incarcéré sans être inscrit sur le registre de l’écrou et d’avoir souffert de la faim.

Nous voici au 22 septembre 1703. Le procès débute à la Prévôté de Québec devant le juge Paul Dupuy de Lisloye. Chartrain porte officiellement  plainte et présente trois témoins. La Ferté est assigné à comparaître deux jours plus tard. Enfin, le jugement est rendu le 10 octobre.

Dans son récit des faits, Dupuys fait d’abord état des conditions de détention du prisonnier lesquelles n’auraient pas été réalisées selon les règles. Il raconte ensuite comment les choses se seraient passées en se basant sur les dires des divers témoins :

« […] les parties portant prises de parole à douze pas près ou environ de la maison où ils logeaient ce que les voisins ayant entendu et survenus pour empêcher qu’il y eut davantage de bruit entre elles, le sieur de La Ferté donna le premier coup d’un bâton qu’il portait en guise de canne, auquel ledit Chartrain le rendit incontinent, mais pour réparation du coup donné. »

Ensuite, il prend en considération le fait que La Ferté « a été détenu en prison pendant près de dix jours et à deux reprises, nourri à ses dépens sans être écroué », il le condamne seulement aux dépens du procès.

Chartrain est furieux. Au-delà du coup de bâton, des insultes et l’humiliation l’ont peut-être blessé tout autant. Cette sentence lui apparaît trop clémente au regard de l’outrage subi. Il fait part de son insatisfaction au gouverneur Vaudreuil,  lequel est sensible à ses arguments, tout comme l’intendant Champigny d’ailleurs. Au point que, dans la lettre régulière qu’ils adressent au ministre Pontchartrain concernant les affaires courantes, ils racontent ce qu’il est convenu maintenant d’appeler l’Affaire de La Ferté et ils consultent le ministre à ce sujet. Malgré ce qu’on pourrait en penser, «cette affaire entre officiers est assez grave » écrit Lucien Campeau dans le Dictionnaire biographique du Canada.

Puis voilà que le procureur Ruette d’Auteuil s’en mêle. Il faut dire que lui aussi, comme Crisafy, a des  accointances familiales avec les Juchereau. Il faut ajouter que le tout se déroule dans un contexte où les relations entre le procureur Ruette d’Auteuil et le gouverneur Rigaud de Vaudreuil étaient particulièrement tendues.

Armoiries de Ruette d’Auteuil et de Rigaud de Vaudreuil

 

D’Auteuil s’était empressé d’écrire au ministre avant que ses supérieurs ne le fassent et voilà comment il raconte les événements:

« C’est pour m’acquitter d’un devoir que je prends la liberté de dire à votre Grandeur que le printemps dernier une jeune homme de bonne famille cy devant officier et que la maladie a obligé de quitter le service, ayant eu une querelle avec un Enseigne dans les Troupe qui demeurait dans le même corps de logis que lui et s’étant chacun donné un coup fort légèrement, parce qu’ils furent séparés, cet enseigne poussé par des méchants esprits alla porter sa plainte à M. de Vaudreuil commandant général, qu’il exagéra au dernier point. M. de Vaudreuil ajoutant foi à cet allégué sans entendre les défenses de l’accusé, ordonna verbalement qu’on le fit emprisonner. Cet ordre fut tenu secret et trois semaines après, cet accusé étant dans sa terre dans la seigneurie de son frère, un sergent des troupes avec quatre fusiliers l’allèrent quérir et l’amenèrent à pied près de trois lieues et enfin le mirent dans les prisons avec les plus sectaires entre lesquels était le fils du bourreau […] »

D’Auteuil en rajoute en se permettant de dénoncer ensuite Ramezay:

« Ce qu’il y a de particulier en ce fait et, de plus contraire à la justice, c’est que M. de Ramezay, commandant des troupes et duquel cet enseigne est allié à cause de Madame sa femme, fit assembler chez lui tous les capitaines des troupes et ensuite fit venir de son autorité les bourgeois témoins, avec un notaire qui est greffier de l’officialité, et les voulut contraindre de répondre et ce greffier d’écrire les dépositions […] »

Claude de Ramezay lieutenant et capitaine dans les troupes de la marine, commandant des troupes et seigneur. Il avait épousé Marie Charlotte Denis, fille de Pierre Denis, un demi-frère de Françoise.

Mis au courant de la situation, le ministre Pontchartrain transmet sa réponse. Il blâme Crisafy qui a fait libérer le prisonnier. L’intervention de Ramezay, même si elle ne faisait pas partie des procédures habituelles, est approuvée par lui, car l’objectif était de calmer le jeu par «crainte qu’on a eu qu’ils ne s’égorgeassent». Mais n’y avait-il pas aussi en filigrane les conflits internes entre familles de notables ?

Pontchartrain tranche en faveur de Vaudreuil et dénonce la remise en prison de La Ferté. Il approuve l’assignation à comparaître devant la Prévôté.

Et puis, Vaudreuil et Ruette d’Auteuil , ne furent pas les seuls à sentir le besoin d’écrire au ministre au sujet de l’affaire de La Ferté. Le sieur de Ramezay et le corps des officiers également outrés par la magnanimité du jugement  ont envoyé un  mémoire à Pontchartrain et le ministre consultera même  le roi  à ce propos.  Dans sa missive du 10 juin 1704, le ministre rapporte que  Louis XIV permet à Chartrain d’en appeler au Conseil supérieur s’il ne se trouve pas bien jugé et il prend la peine de préciser que les juges ne doivent pas être parents avec l’accusé.

On ignore si cet appel a eu lieu ou non, mais on apprend, dans une lettre envoyée au ministère de la Marine le 19 octobre 1705, que « l’affaire des Sieurs Chartrain et La Ferté est tombée et on n’en parle plus ». Le temps arrange bien les choses…

À partir de ce moment, il faut dire que les deux protagonistes auront moins souvent l’occasion de se croiser et «la crainte qu’ils s’égorgeassent» s’est estompée.  En effet, Chartrain a quitté Québec pour aller s’installer à l’extérieur de la ville. Il a obtenu des Jésuites une concession dans la seigneurie Saint-Gabriel, paroisse de l’Ancienne-Lorette.

Quant à la Ferté,  il aurait, en 1704, fait partie des officiers du capitaine de la Grange dans une expédition sur la côte de Terre-Neuve. Pierre-Georges Roy dans sa biographie des Fils de Québec (4 tomes publié en 1933) le décrit comme un homme aventureux et fiable. Il a, entre autres,  accompagné d’Iberville à la baie d’Hudson en 1689 et Louis Jolliet au Labrador en 1694. Le portrait qu’il fait du personnage met en valeur son côté aventureux et sa fiabilité.

Quoiqu’il en soit, la page est tournée sur cette histoire de coups de bâton qui a fait beaucoup de bruit pour si peu. Elle illustre bien cependant l’existence de conflits de personnalité et de pouvoir dans la petite noblesse de Nouvelle-France de la fin du XVIIe siècle.

[1] Campeau, Lucien, Dictionnaire biographique du Canada




Un commentaire de “Le Tourangeau Noël Chartrain”

  1. Amélie Vaillancourt

    Ce Chartrain est fort intéressant! À travers ce conflit on en apprend sur le fonctionnement de la justice de l’époque et sur les notables.
    On a hâte d’en savoir plus…
    Merci pour ces recherches!


Laisser une réponse