Le courage de Barbe Poisson

Dans les premiers temps de Montréal, Barbe Poisson (une de nos ancêtres côté Vaillancourt) posait  un geste héroïque qui a été souligné entre autres par le supérieur des Sulpiciens Dollier de Casson dans son Histoire du Montréal.

L’épisode a eu lieu en 1661. Barbe Poisson vivait alors  à Ville-Marie depuis au moins 1648. Nous savons que la ville a été fondée par Maisonneuve en 1642. Au moment des faits, elle était l’épouse en secondes noces de  Gabriel Celle dit Duclos.

Gravure tirée de La vie de Mademoiselle Mance de l'abbé Faillon

Citons l’abbé Faillon qui raconte ainsi les faits :

« Le 25 février 1661, un certain nombre de colons de Ville-marie étant allés travailler dans les champs, avaient négligé de porter leurs armes avec eux, nonobstant la  défense faite à tous par M. de Maisonneuve de sortir ainsi. Comme on était dans la saison de l’hiver, ces travailleurs avaient pensé que cette précaution était alors inutile, sachant par expérience que les Iroquois n’avaient pas coutume de paraître dans ce temps de l’année; mais tout à coup ils se voient invertis par cent soixante ennemis qui, les trouvant sans défense, font tout d’abord treize prisonniers. Les autres, incapables de repousser l’ennemi avec leurs instruments de travail, à l’exception de Charles Le Moyne, qui était armé d’un pistolet, prennent incontinent la fuite pour regagner l’habitation. Dans cette extrémité, tous ces colons, sur le point d’être pris, durent leur salut à une femme de cœur, madame du Clos, qui, les voyant poursuivis, sans armes pour se défendre, et n’ayant aucun homme chez elle pour aller les secourir, prend à l’instant une charge d’arquebuses sur ses épaules, et sans craindre une nuée d’Iroquois qu’elle voit répandus de toutes parts jusqu’à sa maison, elle court au-devant des colons, surtout au-devant de M. Le Moyne, que les ennemis étaient sur le point de saisir, et lui remet incontinent sa charge. Ce secours inattendu fortifia merveilleusement tous ces colons et diminua de beaucoup l’audace des Iroquois.»[1]

Bronze représentant Charles Le Moyne, situé à la Place d'Armes, œuvre de Louis-Philippe Hébert

L’abbé Faillon, relatant cet exploit dans son Histoire de Mademoiselle Mance, ne cache pas son admiration pour notre ancêtre en qualifiant le geste d’«action audacieuse comparable à tout ce qu’on lit de plus extraordinaire en fait de courage dans l’histoire des Grecs et des Romains» [2]

À l’hiver 1661, Barbe Poisson avait de bonnes raisons d’être sur le qui-vive et d’appréhender constamment les Iroquois. Une dizaine d’années auparavant, son premier mari, Léonard Lucault dit Barbot avait succombé à des blessures infligées par les Iroquois lors d’une attaque[3]. L’année suivante, son frère Jean Poisson était capturé par les Iroquois à Trois-Rivières, probablement martyrisé, il ne donna  plus jamais signe de vie[4].

Par la suite, deux de ses gendres affronteront ces mêmes Iroquois. René Cuillerier, époux de sa fille Marie Lucault, sera enlevé par eux à l’automne de la même année. Après avoir été battu et avoir eu les ongles arrachés, il est épargné grâce à une Amérindienne qui demande à l’adopter pour remplacer son frère. Puis, il réussit à s’enfuir au moment d’une expédition de chasse  près de Fort Orange en 1663. Il revient à Québec en passant par Boston[5].

Fort Orange, premier établissement permanent hollandais dans l'actuel État de New York situé dans la ville actuelle d'Albany

Enfin en 1690, Joseph Cartier dit Larose, l’époux de sa fille Marguerite Barbe Celle, connaîtra également la mort aux mains des Iroquois à la bataille de la coulée Grou.

Sa vie en Nouvelle-France

Barbe Poisson, originaire de Mortagne dans le Perche,  est arrivée en Nouvelle-France avec sa famille peu après la fondation de Montréal. Elle épouse Léonard Lucault le 12 octobre 1648 à Montréal. Monsieur de Maisonneuve est présent lors de  l’événement. Un seul enfant naîtra de cette union[6], une fille prénommée Marie, notre ancêtre.

Le Sieur Chomedey de Maisonneuve

Quelques mois après le décès de son premier époux, le 19 novembre 1651, Barbe Poisson se marie avec Gabriel Celle dit Duclos, un Normand originaire de Nonant près de Bayeux dans le Calvados. Elle aura 10 autres  enfants. En 1665, elle met au monde des triplés[7], un garçon et deux filles. Malheureusement, le fils, Claude,  meurt le lendemain et les deux filles Marie et Jeanne ne survivent que trois jours.

On constate ici  que le parrain de Jeanne est le fondateur de Montréal et  sa marraine  est nulle autre que la célèbre Jeanne Mance. Un autre personnage important de Ville-Marie, Lambert Closse avait accepté d’être le parrain de leur fils Gabriel en 1660.

Lambert Closse et sa chienne - sculpture de Maisonneuve à Montréal

Son second époux Gabriel Celle dit Duclos est un citoyen respecté de la nouvelle bourgade.  Le fondateur de Montréal lui a octroyé en 1654 une terre de trente arpents proche du fort de Ville-Marie[8]. En 1664, quand Maisonneuve demande aux habitants de se réunir «pour élire cinq personnes notables qui auront le pouvoir de juger et régler toutes manières concernant la police nécessaire pour le bien de cette habitation»[9], le mari de Barbe Poisson fait partie des personnes choisies. Sept ans plus tard, il est élu syndic de Montréal[10]. Il décède en 1671 vers l’âge de 48 ans, laissant Barbe veuve pour une seconde fois.

Elle mourra 40 ans plus tard, le 7 janvier 1711. Entretemps, son nom se trouvera dans plusieurs transactions. Pieuse, elle sera reçue à la Confrérie de la Sainte Famille en 1677 fondée quelques douze ans plus tôt par Mgr de Laval. Dans son testament dicté en 1691, elle demande aux récollets de dire des messes pour le repos de son âme. En 1710, dans un nouveau testament, elle souhaite être enterrée dans l’église. Le registre ne permet pas de savoir si son vœu a été exaucé. On y apprend, par contre, que son âge était alors estimé à 80 ans.

Famille de Barbe Poisson au recensement de 1666

Marie Vaillancourt


[1] FAILLON, Abbé Étienne-Michel, Histoire de la colonie française Vol. 2, Ville-Marie, Bibliothèque paroissiale, p. 427-428

[2] FAILLON, Abbé Étienne-Michel, La vie de Mademoiselle Mance, Vol. 1, Ville-Marie, p. 254-255

[3] Journal des Jésuites.

[4] GODBOUT, Archange, Mémoires de la Société de généalogique canadienne-française, Vol 8, n4p. 218.

[5] LANGLOIS, Michel, Dictionnaire biographique des ancêtres québécois, tome 1, p. 493.

[6] LANGLOIS, Michel, Dictionnaire biographique des ancêtres québécois, tome 2, p. 308.

[7] PRÉVOST, Robert, Figures de proue du Québec, Éditions Stanké, 2000, p. 122-123

[8] LANGLOIS, Michel, Dictionnaire biographique des ancêtres québécois, tome 1, p. 366.

[9] BOYER, Raymond, Les crimes et les châtiments au Canada français du XVIIe au XXe siècle, L’Encyclopédie du Canada français, 1966. p.46.

[10] LANGLOIS, Michel, Dictionnaire biographique des ancêtres québécois, tome 1, p. 367.




16 commentaires de “Le courage de Barbe Poisson”

  1. Roland Jacob

    Très intéressant.
    Bravo!
    Il faut continuer.

  2. Janick

    Bonjour Marie,

    Ce texte est réellement fascinant! Une nouvelle pièce d’un grand casse-tête qui prend tranquillement forme par ton site. Ces destins de femmes me touchent beaucoup et me donnent envie de leurs faire honneur (même si ces femmes ne sont concrètement pas mes ancêtres…)

    Barbe c’était son vrai prénom? Et des Poisson, il en existent toujours?

    Bonne journée,
    Janick

  3. Marie

    Bonjour Janick,

    Pour répondre à ta question, le prénom Barbe était très populaire autrefois.Il s’agirait d’un dérivé du prénom Barbara.Quant au nom de famille Poisson, il y en a plusieurs au Québec. Sans doute le premier Poisson était-il pêcheur…

    Bonne journée à toi,

    Marie

  4. Johanne Gélineau-Mercier

    Bravo Marie,en passant je me demande comment tu fait pour
    pouvoir tout trouver cela et nous en dire autant,moi qui
    fait des recherches et n’aboutie à pas grand chose mais je
    peut avec toi continué mes recherches.Encore bravo tu me donne
    du courage.Si on trouverais une personne comme toi dans chaque
    famille quel bonheur,mais hélas la vie est ainsi faite.
    Merci encore une fois Johanne.Continue c’est fantastique.

  5. Alexis

    Merci Marie. Cet article est très intéressant… C’était toute une dame ! Et qui a vécu très longtemps pour l’époque. J’imagine que les gens de Ville-Marie, avant sa mort, devaient la considérer comme une doyenne du lieu, ayant connu les tout débuts. Aussi, je trouve un peu curieux le fait qu’elle disposait ainsi de tout un lot d’arquebuses… Était-elle allée les chercher au fort ? Ou avait-elle cela sous la main à la maison ? J’imagine que l’histoire demeure muette à cet effet…

  6. Picard

    Une autre belle page de notre histoire. Barbe Poisson, une autre femme remarquable , une autre femme bâtisseuse en Nouvelle-France.
    Merci de nous rappeler le travail de celles qui ont sué sang et eau pour faire de ce pays le plus beau au monde.

    Gemma Picard descendante d’une fille du Roy.

  7. Amélie

    Bonjour Marie,

    Félicitations encore pour cette article très intéressant et fouillé. Merci de nous faire connaître le destin de ces femmes souvent oubliées par l’histoire. Leur vie n’était pas de tout repos et nous leur devons beaucoup. C’est difficile d’imaginer aujourd’hui ce que c’était de vivre à Montréal sous la menace constante des Iroquois. Ces attaques ont-elles persisté après la Grande paix? Merci encore.

  8. Rachel

    Bonjour Marie,

    Je découvre ton blogue et ses articles passionnants et très complets. Quel plaisir notamment de pouvoir mettre des visages sur ces noms ! Et de se plonger dans des destins très éloignés de nos vies quotidiennes…

    J’ai pensé à toi en entendant que, cette semaine, notre radio France Culture consacre plusieurs émission à l’historiographie des Amérindiens. Demain jeudi, l’émission est consacrée aux amérindiens du Canada, je pense que ça va être intéressant. On doit pouvoir ensuite la télécharger :
    http://www.franceculture.com/emission-la-fabrique-de-l-histoire%E2%94%8209-10.html

    Bonne continuation !

    Rachel

  9. Lily Poisson

    Merci énormément de partager cette fabuleuse histoire!! :) Je crois que le père de Barbe est mon plus lointain ancêtre canadien. Merci encore!

  10. Hennebou

    Il semble que Barbe fût mariée trois fois: elle avait épousé Thomas Roussel le 31 décembre 1646 à Notre-Dame de la Ronde (Normandie/ France)dont elle a eu une fille Charlotte?

  11. Marie

    Je ne crois pas qu’il s’agisse de la même Barbe Poisson.Selon mes sources, aucun lien n’est fait entre elle et celle qui a épousé Léonard Lucos et Gabriel Celle. Entre autres, Michel Langlois dans son Dictionnaire biographique des ancêtres québécois parle de Léonard Lucos comme étant son premier mari. Elle n’aurait donc pas pu épouser Thomas Roussel en Normandie.

  12. Donald Desselle

    Dear Marie,

    My great grandfather ( several times ) was Gabriel Celle Duclos of Montreal who died on Dec. 15, 1671. One of the 4th generation son of Gabriel Celle Duclos, and Barbe Poisson was Lambert Deselle called Duclos. He came from Canada to pointe Coupee Post then to Avoyelles parish, He is placed at Pointe Coupee post by the baptisms of his three children ages 4 months to seven years on February 4, 1798. I have the Desselle family going back to 1600 and even farther in France. Reading your blog has added even more information to what I already have and it really is exciting to know what you have written. I wish to thank you. Donald Desselle

  13. Pierre Ferron

    Je vais publier en mai prochain un texte sur Barbe Poisson, une ancêtre de mon épouse issue des Dubreuil par sa mère; l texte ci-dessus me sera donc d’un grand secours. Le texte paraîtra dans la revue Héritage publiée par la Société de Généalogie du Grand Trois-Rivières. Félicitations!

  14. Mélanie poisson

    Tres intéressant, je suis une Poisson. Et aussi une maman de triplé comme quoi c’est peut-étre dans mes gênes finalement!

  15. Josiane Bégin

    J’ai bien aimé lire cette histoire qui m’a grandement impressionné encore plus étant donné qu’elle est relié directement à mon ancêtre, (J’ai fais des recherches dans mon arbre généalogique sur http://www.nosorigines.qc.ca et elle y est!).

    En premier lieu, je me suis mis à faire de la recherche car je tentais de déterminer exactement quel ancêtre de mon côté était amérindien. Le père de ma grand-mère Edgar Chénier était Métis et sa mère Délia Dugas était supposé être 100% amérindienne. Par curiosité, j’ai donc remonté jusqu’en 1772 pour découvrir que Timothé Liboiron mon ancêtre, vivait à nul autre qu’Oka, une réserve qu’on connait tous, il était donc un Iroquois et donc j’en déduis qu’il était probablement un Mohawk ou un Huron.

    Étant donné l’histoire derrière l’héroïsme de Mme.Poisson et de son historique avec le peuple iroquois ainsi que de mes racines iroquoises et de son sang qui coule inévitablement dans mes veines et celle de ma famille, je me demande comment cela est arrivé. Elle semble avoir vécu beaucoup de drames avec le peuple Iroquois et en bout de ligne ça fait partie de son héritage, je trouve cela quand même intéressant.

    J’ai aussi une question pour toi, je ne sais pas si tu connais Jeanne-Antoinette Poisson, mieux connu sous le nom de Madame de Pompadour, elle était courtisane à la cour du roi Louis XV et l’une de ses favorites, je me demande donc si Barbe Poisson ne serait peut-être pas une cousine éloigné de la Marquise de Pompadour… ?

    Toute réponse futur serait ultra apprécié,

    Un gros merci pour cette belle page d’histoire! :)

    Sincèrement,

    Josiane

  16. Hélène

    Bonjour,

    Quelle histoire incroyable. Je suis aussi parente (côté Père) avec Barbe Poisson par son fils Lambert Celle. Mais j’ignorais que sa fille avait épousé mon ancêtre Cuilleré (côté Mère) Merci, continuez votre travail


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