Arrachés à la Nouvelle-Angleterre(1)

Certains de nos aïeux  ont véritablement connu un destin exceptionnel. Faits prisonniers lors de raids amérindiens en  Nouvelle-Angleterre, vendus ou donnés aux Français, ils sont arrivés en Nouvelle-France alors qu’ils étaient enfants. Ils ont été éduqués  ici et convertis à la foi catholique avant de se marier et d’avoir de nombreux enfants.

Parmi les familles qui nous intéressent , j’ai recensé quatre personnes, deux hommes et deux femmes qui nous sont arrivés dans de telles circonstances.

Katharine Stephen alias Marie Françoise Stevens (côté Vaillancourt ) enlevée le 5 août 1689 lors de l’attaque de Pemaquid.

Joseph Haynes (côté Poitras) enlevé le 15 août 1696 lors de l’attaque de Haverhill.

Martha French (côté Lapierre) enlevée le 11 mars 1704 au moment de l’attaque de Deerfield.

Mathias Farsworth Phaneuf (côté Vaillancourt) enlevée 11 août 1704 à Groton

Villages de nouvelle-Angleterre où nos ancêtres ont été capturés.

Ces hommes et ces femmes ainsi que leurs familles  ont tous été captifs des Amérindiens qui leur réservaient un sort différent aux uns et aux autres, selon des considérations bien particulières  fort étranges à nos yeux d’aujourd’hui.

L’abbé Marrault dans son Histoire des Abénakis, raconte ainsi les us et coutumes des Abénakis   au retour de la guerre:

« (…) ils faisaient la toilette de leurs prisonniers : cette toilette consistait à les revêtir d’habits nouveaux et à leur peindre la figure de différentes couleurs. Ceci fait, le capitaine de la bande poussait autant de cris qu’il avait de prisonniers et de chevelures. Alors, tous les sauvages du village se rendaient au rivage. À l’arrivée des guerriers, les sauvages de l’expédition entonnaient le chant de guerre, et conduisaient en triomphe leurs prisonniers au wigwam, où ils devaient recevoir leur sentence. Le Calumet de paix précédé par deux jeunes gens précédait la marche.

Le maître du wigwam, où les prisonniers étaient conduits, avait droit de les condamner à mort, ou de leur sauver la vie. Une femme qui avait perdu dans la guerre son mari, ou un frère ou un fils, avait le droit de choisir et d’adopter l’un d’eux pour remplacer celui qu’elle avait perdu.

Le sort des prisonniers était donc immédiatement connu. Ceux d’entr’eux qui étaient adoptés par les sauvages, étaient conduits par des jeunes gens chez leurs nouveaux maîtres, qui les recevaient avec bonté, les traitaient comme des amis et de frères, et les considéraient bientôt comme leurs enfants. Mais ceux qui étaient condamnés à mort, étaient traités avec la plus grande cruauté(…) »[1]

En somme, nos ancêtres ont fait partie de ceux qui ont eu la chance d’être adopté  et on peut penser qu’ils ont été  bien traités. Pour mieux comprendre dans quel contexte ces événements se sont déroulés et pour en savoir un peu plus sur la petite histoire de chacun, un rappel historique s’impose.

Un peu d’histoire

Au XVIIe siècle, à peu près au même moment que la France, l’Angleterre installe des colonies en Amérique. Toutefois, leur croissance se fera beaucoup plus  rapidement. À la fin de 1700, la Nouvelle-Angleterre comte 225 000 habitants alors que la  Nouvelle-France ne recense que 50 000 âmes.

Une centaine de Puritains avait débarqué du Mayflower en 1620 pour fonder  la ville de Plymouth. Jugeant que le protestantisme anglais devenait aussi corrompu que le catholicisme, ces calvinistes radicaux  quittent en grand nombre  leur patrie et viennent s’installer en Amérique.


Les Amérindiens qui occupent alors  le territoire  sont rapidement considérés comme un obstacle à l’expansion territoriale des nouveaux arrivants. Des conflits éclatent, entre autres pour le contrôle des zones de pêche sur la côte Atlantique. Dès 1636, les Anglais entreprennent une véritable  guerre d’extermination, entrecoupée de périodes de paix.

L’attitude des Anglais envers les Amérindiens a été différente de celle des Français. Pour les Puritains de la Nouvelle-Angleterre, les Indiens  étaient une race maudite à exterminer. Pour les catholiques français, il fallait plutôt convertir ces âmes païennes. Les Jésuites, les Récollets et les Sulpiciens, entre autres, s’y sont employés en se mêlant aux groupes autochtones et en partageant leur vie. Il n’était pas rare, non plus, que les coureurs des bois adoptent le mode de vie de ceux qu’on appelait les Sauvages et s’intègrent à leur vie quotidienne (voir la vie de notre ancêtre Pierre Lamoureux dans Marguerite Pigarouiche). Grâce à cette alliance, les Français ont exploré le territoire de l’Amérique au Sud  jusqu’en Louisiane et dans l’Ouest jusqu’aux Rocheuses.

Malgré ces différences, il n’en demeure pas moins que chacun tirait profit des guerres  amérindiennes et encourageait leurs alliés à attaquer les villages ennemis. Les intérêts économiques primaient de part et d’autres  sur les bons sentiments religieux On ne s’est pas privé de se servir de la haine des autres et de leur brutalité, il faut bien le dire, pour combattre l’adversaire.

À cette époque, le commerce des fourrures avec les Amérindiens était au cœur de l’activité commerciale de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre. Les Français avaient créé des alliances avec des tribus ennemies des Iroquois qui, de leur côté, faisaient activement le commerce avec Albany (New-York) et ses colonies hollandaise et anglaise. Armés par les Anglais, les Iroquois attaquaient fréquemment les établissements français situés le long du Saint-Laurent (voir  Massacre de Lachine et Bataille de la coulée Grou). C’est dans ce contexte qu’il faut situer la plupart des raids encouragés par Frontenac vers la Nouvelle-Angleterre.

À partir de 1689, pendant la guerre de la ligue d’Augsbourg qui dure 13 ans, les affrontements entre les Français et les Anglais sur le sol d’Amérique sont particulièrement virulents. Les ennemis se livrent  une guerre cruelle où des villages sont brûlés, des tortures sont infligées, des familles entières décimées, des femmes et des enfants sont faits prisonniers. C’est au cours de cette période trouble que nos quatre ancêtres ont été enlevés.

Saint-Castin

Jean-Vincent  Abadie de Saint-Castin allait jouer un rôle important dans les combats qui ont eu lieu  dans la partie est de la Nouvelle-Angleterre. Il sera présent lors de l’attaque de Pemaquid quand Katharine Stephen a été capturée.

Ce baron, important personnage de l’histoire acadienne, gagne à être connu. Orphelin d’ascendance noble originaire du Béarn, il arrive très jeune comme officier du régiment de Carignan en 1665. Cinq ans plus tard, il accompagne en Acadie le nouveau gouverneur  le capitaine Grandfontaine, venu reprendre possession de  Pentagouet (Penobscot) suite au traité de Breda qui redonnait l’Acadie à la France.

Pentagouet est un point chaud revendiqué par les deux puissances, mais habité principalement par les Abenaquis Pentagouets avec qui Saint-Castin se lie d’amitié. Cette bonne entente lui sera d’un grand secours lorsque, quelques années plus tard Pentagouet étant attaquée par des pirates hollandais, le baron est fait prisonnier et torturé. Il réussit à s’enfuir et retrouve dans les bois ses amis les Indiens qui lui offrent le gîte, et l’aide à se rendre jusqu’à Québec où il rencontre Frontenac.

De retour  à Pentagouet, il se lance dans le commerce et  il épouse la fille du grand chef des Pentagouets, mariage béni quelques années plus tard par un Jésuite. La nation Pentagouet l’adopte rapidement. Sachant que Saint-Castin agit dans leur intérêt, le chef ne fait rien sans son accord. Grâce à ses stratégies militaires, les Indiens gagnent plusieurs batailles contre les Anglais. Apprenant son existence, ceux-ci vont tenter de l’acheter et puis de l’intimider, sans succès. Saint-Castin restera toujours fidèle à la France.

En 1689, alors que la France et l’Angleterre entrent à nouveau en guerre, le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre,  Bradstreet, tente de briser l’alliance franco-indienne, et  essaie de conclure la paix avec les Abénaquis, en  leur offrant cadeaux et argent. Mais les chefs Amérindiens refusent cette paix.

« Les Abénakis avaient voué une haine mortelle aux Anglais, depuis le jour où ceux-ci s’étaient rendus coupables à leur égard d’une lâche et infernale trahison ourdie en pleine paix. En 1676, près de quatre cents de ces Sauvages attirés à Cocheco, sous prétexte d’un jeu donné en leur honneur, furent cernés au moment même Où ils y prenaient part par un corps de troupes qui en conduisit deux cents à Boston, où ils furent vendus comme esclaves, pendant, que sept ou huit des chefs étaient pendus. »[2]

«Ils étaient hospitaliers et généreux envers l’étranger qui se présentait chez eux en qualité d’ami : souvent, ils lui offraient ce qu’ils avaient de plus précieux. Mais ils se montraient implacables à l’égard de leurs ennemis ou ceux qui avaient offensé leur nation (…) Ils conservaient dans leur cœur leurs ressentiments et leurs projets de vengeance, jusqu’à ce qu’ils rencontrassent une occasion favorable pour se venger(…).»[3]

Et l’heure de la vengeance sonne en 1689 avec l’attaque de Dover où ils surprennent le major Waldron à l’origine de la trahison de Cocheco. Le major est maintenant âgé de 80 ans, mais cela n’empêchera pas les Abénaquis de lui faire subir les pires sévices. Cette attaque, dit-on,  fit monter d’un cran la tension et les hostilités avec les Anglais. Quelques mois plus tard, soit le cinq août avait lieu l’attaque de Pemaquid.

Pemaquid et l’enlèvement de Katharine Stephen alias Marie Françoise Stevens

Le 2 août les Indiens avaient fait prisonnier près de Pemaquid un dénommé Starky qui leur avoue  que le village est affaibli suite au départ d’un des meilleurs officiers, le capitaine Giles et de quatorze de ses hommes pour la rivière Kennébec. Informé de ce fait, une embuscade est organisée et Giles est tué ainsi que certains de ses compagnons tandis que d’autres sont faits prisonniers.

Saint-Castin et les Abénaquis attaquent ensuite le fort de Pemaquid, brisent des portes, s’installent dans plusieurs maisons et capturent les habitants. Les Anglais résistent du mieux qu’ils le peuvent en restant barricadés. Des coups de feu sont tirés de part et d’autres. Puis, à la faveur de la nuit, les Indiens investissent les lieux et les tirs reprennent de plus bel. Au matin,  les Anglais se rendent.

«Trait d’honneur de la forte discipline imposée par Saint-Castin à ces enfants de la nature, ‘ils entrèrent dans le fort et n’y commirent aucun désordre, non plus que dans les maisons, où, ayant trouvé une barrique d’eau-de-vie, ils la brisèrent, sans en boire une seule goutte ce qui est héroïque dans les Sauvages. Quand ils eurent tout visité, ils prirent ce qui était le plus à leur bienséance et rasèrent le fort et les maisons’»[4]

À suivre… à l’adresse suivante

Marie Vaillancourt


[1] Marrault, l’Abbé J.A., Histoire des Abénakis depuis 1605 jusqu’à nos jours, 1866. p.24-25.

[2] Casgrain, Abbé Henri-Raymond, Les Sulpiciens et les prêtres des missions étrangères en Acadie (1676-1762), Pruneau & Kirouac, 1897. P 138-139.

[3] Marrault, l’Abbé J.A., Histoire des Abénakis depuis 1605 jusqu’à nos jours, 1866. p.15

[4] Daviau, Pierre, Le Baron de Saint-Castin chef abénaquis, Éditions de l’A.C-F, Montréal, 1939, p.81.





9 commentaires de “Arrachés à la Nouvelle-Angleterre(1)”

  1. grassiot

    votre blog est toujours aussi interessant , c’est une « mine »

    de renseignements pour tous les chercheurs , amateurs d’histoire

    et genealogistes . Si notre vieux continent a une tres grande histoire

    le votre n’en est pas moins tres interessant .bravo Marie et

    bonjour a vous tous ! Quel beau pays vous avez grace a vos ancetres !

  2. Amélie

    Merci Marie. Encore un pan de notre petite histoire que tu rends fascinant. J’ai hâte à la suite.

  3. Au détour du Web : Petites histoires de nos ancêtres en Nouvelle-France - MyHeritage.fr - Blog francophone

    […] "Arrachés à la Nouvelle-Angleterre" : Au détour du web nous sommes tombés sur cet article d'un blog fascinant il y a quelques temps déjà et voulions absolument vous en faire part. Plutôt que de se lancer dans une présentation de synthèse du contenu, nous vous invitons à lire cette belle présentation de son auteur Marie Vaillancourt : "J’ai toujours voulu en savoir plus long sur la petite histoire de nos ancêtres, entre autres celles de ces pionniers qui ont traversé l’Atlantique pour s’établir ici dans ce pays de froid et de durs labeurs. Ils allaient former un peuple dont l’existence même allait être régulièrement fragilisée et constamment remise en question. Bien sûr, nos aïeux ignoraient l’avenir, mais d’une certaine façon, ils faisaient confiance en la vie puisqu’ils l’ont perpétuée de si belle façon. […]

  4. Denis

    Époustouflé devant ce blogue, merveilleusement bien fait , et bien documenté, une somme de travail colossale.

    Bravo et merci, comme un roman.

    On s’ y imagine

  5. Alexis

    Marie !

    C’est excellent… Non mais, vraiment, tu as une excellente plume ! Je trouve que tu réussis à accomplir le défi que tu t’étais lancé, soit de donner la sensation que la grande histoire est tout près de nous. J’aime beaucoup lorsque, en évoquant un événement historique important, tu nous renvoies à un de nos ancêtres qui y était.

    Bravo !

    Je suis immensément fier !

  6. claude

    Est-ce que Abel Joseph Beard (Barbe) marié à Marguerite Desjardins dite Charbonnier fut aussi un de ces jeunes enlevés en Nouvelle-Angleterre? Si oui, de quelle colonie était-il? Quand, fut-il kinappé?
    Merci

  7. Real Dore

    Je fais une recherche semblable sur Hannah Heard mon ancetre, kidnappée à Cocheco-Dover, NH. J’ai commencé un article sur mon blog

    http://canardoublie.blogspot.com/2011/08/guerrefille-ou-prisonniere-anglaise-en.html

    qu’il me reste à traduire et a améliorer

  8. claude verrier

    notre ancetre du coté maternel fut enleve en Nouvelle-Angleterre par les Abénakis vers 1678 Il devint propriété de Noel Gagnon et fut baptisé a Chateau-richer en 1691 par Charles Arnador ,curé Il s’agit de Jean dit Anglais originaire du Maine

  9. Marc

    Marie,

    C’est très beau ce que tu as accompli et j’aimerai particulièrement te remercier de l’avoir partagé avec nous.
    Il y a énormément de travaux dans ce que tu as fait.

    J’ai placé un lien de ton site, sur mon site web de généalogie, pour permettre à d’autres personnes de le visiter.

    Merci


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