Arrachés à la Nouvelle-Angleterre(2)

Catherine Stevens alias Katharine Stephen (suite)

Katharine Stephen est âgée d’environ 12  ou 13 ans quand elle est enlevée par les Abénaquis. On ignore ce qu’il advint de ses parents  Thomas Stephen et  Mary Caswell (ou Merry). Ont-ils été tués au moment du raid ? John et Samuel  Stephen deux noms qui figureront plus tard sur une liste  des captifs de la Nouvelle-Angleterre, étaient-ils ses frères ?

Ces mystères n’ont pas encore été résolus. Nous ne pouvons qu’imaginer le choc terrible  et les immenses difficultés vécues par notre aïeule. Les Amérindiens l’ont-ils bien traitée ? Peut-être a-t-elle vu des gens qu’elle aimait mourir sous ses yeux. Comme  d’autres prisonniers de son village, elle a dû faire route avec  ses ravisseurs jusqu’au village de Pentagouet à environ 160 kilomètres à travers bois et  en empruntant les voies  fluviales alors qu’elle était sans doute  ligotée dans des canots.


Selon Marcel Fournier[1], elle aurait passé plusieurs années  (4 ou 5 ans) dans une bourgade amérindienne. C’est  à cet endroit  qu’elle aurait été baptisée par un prêtre missionnaire sous le nom de Marie-Françoise.

Elle connaîtra bientôt  le sort de la plupart des captifs européens qui étaient en réalité des esclaves et qui  servaient à l’époque  de monnaie d’échange contre des biens utiles. C’est un marchand de Québec, Nicolas Pinau qui l’achète vers 1695 et  la prend à sa charge. Elle est alors âgée d’environ 18 ans.

Mentionnons  au passage que quelques années plus tard en 1704, Nicolas Pinau achètera des Amérindiens  une autre captive, Élisabeth Weber, qu’il adoptera comme sa fille.

Au moment où Françoise Stevens devient sa domestique, Pinau vient  d’épouser depuis  deux ans Louise Marguerite Douaire  de Bondy, veuve de Pierre L’Allemand. Elle est la  fille du Sieur Thomas Douaire de Bondy et de Marguerite Chavigny issue de la haute noblesse française. Louise Marguerite  Douaire de Bondy est en effet  la petite-fille d’Éléonore de Grandmaison nièce de la célèbre duchesse d’Aiguillon[2], elle-même nièce de Richelieu…

Quant à  Nicolas Pinaud, il est entrepreneur en pêcherie, seigneur. Il est aussi  un des directeurs de la Compagnie de la Colonie. Originaire de Carcassonne ses parents sont Jean Pinaud et de Françoise Daret (Dazé), « honorable femme».

Signature de Nicolas Pinau

« L’activité commerciale de Pinaud s’exerça dans des domaines nombreux et variés. Il était en 1693, année de son mariage, l’agent de Guillaume Maret de Bordeaux ; l’année suivante il arma des navires pour le commerce de la baie d’Hudson. En 1696, il se lança dans l’industrie de la pêche, entreprise qu’il poursuivit au-delà de l’année 1700. En cette même année 1696, il faisait le commerce du tabac avec un dénommé Pierre Dubuc de la ville de Bayonne où Charles de Couagne était son chargé d’affaires.»[3]

Katharine, qui s’appelle maintenant Marie-Françoise prend donc son service chez une famille bien nantie dans une maison louée l’année-même par Pinau. En fait elle n’est probablement pas payée, ayant été achetée comme esclave. La maison où elle vit maintenant  est située rue Notre-Dame , maintenant appelée rue Sous-le-Fort. Notre ancêtre passe alors  d’une condition d’enfant adoptée chez les Amérindiens à domestique dans une famille bien en vue de la capitale.

Deux ans à peine après son arrivée chez les Pinau, elle décide de se marier. Le 28 juillet 1697, elle  signe un contrat de mariage avec Jacques Paquet agriculteur, fils de Maurice Paquet  et de Françoise Forget. La lecture du contrat de mariage a lieu  dans la maison du Sieur Nicolas Pinau sur  la rue Notre-Dame par le notaire Louis Chambalon.

Le patronyme qui est alors attribué  à Marie-Françoise est  Nestivues ou Nestinues .

Marie Françoise Nestivues, née en Nouvelle-Angleterre dans un endroit appelé Absgadois. Elle déclare être mineure âgée de 19 ans et être incapable de se rappeler du nom de baptême de son père et de sa mère tous deux décédés, ni le nom de famille de sa mère, tous deux étant morts quand elle était enfant. Elle a d’ailleurs été faite prisonnière il, y a dix ans par les Sauvages, nos alliés dont elle a été rachetée, et actuellement dans le service du sieur Pinault…

Certains ont prétendu que ce nom de Nestiues ou de  Nestyus avait pu être celui  de son père adoptif , l’Amérindien chez qui elle a vécu et  qui l’avait probablement adoptée. D’autres croient plutôt qu’il s’agirait là de la déformation de Stephen ou Stevens  dans une  mémoire  obscurcie par plusieurs années de captivité. Au moment du contrat de mariage, elle admet en effet ne pas  se rappeler du nom de ses parents. Le même patronyme mystérieux de Nestyus apparaît d’ailleurs au registre paroissial  trois jours plus tard, soit le 1er août 1697, jour de son mariage. Concernant le nom de famille de  sa mère puisqu’elle dit l’avoir oublié, on peut imaginer que le nom Meray est une manière de prononcer le prénom Mary à l’anglaise.


On remarque au bas du document  la signature de Louise Douaire (de Bondy) épouse de Nicolas Pinau. Pour leur part, les époux ont déclaré l’un et l’autre ne savoir signer.

Marie Françoise obtiendra la nationalité française en mai 1710.

La famille de son mari Jacques Paquet

Jacques Paquet  est un agriculteur. Il est le fils de Maurice Paquet maître sergetier originaire de Poitiers  arrivé avec sa famille dans la colonie en 1667. Les parents de Jacques s’étaient mariés en France. Jacques a été baptisé à Charlesbourg en 1675. Il a à peu près le même âge que Marie Françoise. Lui et sa famille ont aussi été victimes d’une attaque amérindienne alors qu’il avait 15 ans. En 1690, un an après l’attaque de Pemaquid, les Iroquois avaient attaqué Québec  brûlant la maison et les récoltes des Paquet . Cette maison de la Canardière, situé à l’entrée de la plaine qui s’étend au nord de la rivière Saint-Charles, Maurice Paquet venait tout juste d’en faire l’acquisition, le 5 juin 1690 achetée au Sieur Denis de la Ronde après sept ans de location. D’ailleurs, le père  ne se remettra jamais de cette perte financière et se verra dans l’obligation de céder la propriété à son fils Jacques en 1709.

Le couple Jacques Paquet et Marie Françoise Stevens aura onze  enfants  qui vivront tous assez longtemps pour se marier à leur tour. Katharine Stephen alias Marie Françoise Nestyus ou Stevens a donc laissé une importante descendance et plusieurs Québécois la comptent parmi leurs ancêtres.

Elle  meurt à l’âge de 64 ans environ et elle est inhumée à Québec le 6 juin 1741. Dans l’acte de décès on lui donne un  nom plutôt illisible qui ressemble à Estebe. Il est précisé qu’elle est anglaise de nation. Le mystère de ses origines familiales  n’avait probablement  pas encore  été éclairci. Quant à son époux, Jacques Paquet, il décède 23 ans plus tard sans s’être remarié.

Marie Vaillancourt


[1] Fournier, Marcel, De la Nouvelle-Angleterre à la Nouvelle-France. L’histoire des captifs anglo-américains au Canada entre 1675 et 1760. Société de généalogie canadienne-française, Montréal, 1992, p. 206

[2] Wikipédia

[3] Nish, Cameron, Dictionnaire biographique du Canada en ligne, 1701-1740 (volume II) PINAUD, Nicolas, http://www.biographi.ca/009004-119.01-f.php?&id_nbr=1039&interval=25&&PHPSESSID=rsbdlf32q9s5de9a4ot334ap72




7 commentaires de “Arrachés à la Nouvelle-Angleterre(2)”

  1. Jean Michel

    J’ai beaucoup aimé encore ce récit qui nous plonge dans l’histoire et que dire des magnifiques photos qui accompagnent le texte.

  2. marcel otis

    Une histoire qui ressenble à celle de mon ancêtre lors d’une attaque à Boston. parmi ceux de cette même attaque à cocheco, je retrouve dans ce récit le nom de Élizabeth Weber adoptée par des Français. Je suis toujours surpris de la haine entre Français et Anglais où les femmes et les enfants en furent les grandes victimes.Ce qui me réjouis par contre ce sont les grandes lignées qu’ils ont laissé en cette terre d’accueil.

  3. Suzan de Dundee

    Merci pour partage votre travaile.
    Bravo on such a compassionate, well researched and nicely presented site. You are very generous to share such a labour of love with the web. I only recently discovered my Quebecoise heritage. My maternal great-grandmother was a Paquet(Damasse) and descended from Jacques and Marie Francoise Katherine. I grew up English speaking in Montreal,Quebec and without any knowledge whatsoever of my rich French ancestry because my grandmother had been orphaned as a very young girl and had more or less been forced into a situation beyond her control of a complete disassociation with her Quebecoise past. My dear grandmother, who had been no one’s child, provided me with a cultural legacy I am so very proud to cherish and call as my own. Vivre l’histoire du Quebec! Vivre Quebec!
    Suzan

  4. Ludger Labranche

    J’AIMERAIS QU’ON ME RENSEIGNE SUR UNE DÉNOMÉE MARIE. eLLE AURAIT ÉTÉ
    ENLEVÉE À BAS AGE ET ÉLEVÉ À sAINT fRANÇOIS DU LAC ET ÉPOUSÉE iSAIE bOISVERT. mARIÉ À pIERREVILLE. mERCI.

  5. Francine Balthazard

    Bonjour, très émue par cette histoire. Je suis à faire ma généalogie et j’ai découvert que Jacques Paquet et Marie-Françoise Stevens sont mes ancêtres. Nous sommes de la lignée de Martin-François Paquet, leur fils. Ma grand-mère paternelle est Albina Paquette et a épousé André Balthazard, mon grand-père. Effectivement très généreux de votre part, de partager cette histoire. Merci beaucoup.

  6. Hélène Côté

    Voici ce que j’ai trouvé sur le site zonecousinage.com. « Dans son ouvrage De la Nouvelle-Angleterre à la Nouvelle-France, Marcel Fournier indique que ses parents sont Thomas Stephen et Mary Caswell ou Merry. Nous ne connaissons pas la source de cette information que nous ne pouvons corroborer. Nous avons bien trouvé un couple dont les noms sont Thomas Stephens et Mary Casewell, mais le mariage a été célébré le 28 septembre 1699 (à Taunton, Massachussets). Ils ne peuvent être les parents de Katherine, née vers 1678. »
    Sur le site de « Genealogical Dictionary of Maine and New Hampshire », j’ai trouvé trois Stevens liés à MFKS : Nathaniel, Robert et James. Seuls les deux derniers ont payé des taxes à Pemaquid, en 1687.Ce dico donne Robert comme père des trois enfants enlevés lors du raid : Samuel, John et Katherine Stevens.
    Le testament de David Lawrence mentionne Nathaniel et Katherine Stevens (ses petits-enfants) comme héritiers. Ils seraient donc les enfants de Mary Lawrence et de Nathaniel Stevens.
    Mais attention : un parent remarié peut donner les mêmes noms à sa deuxième litée, on peut avoir plusieurs propriétés (taxes) sans y habiter, on peut confondre histoire reconstituée et document officiel.
    Consultez aussi le David Lawrence FGS : il contient des faussetés et des éléments probants.
    Bonne chance!

  7. Line Plamondon

    Très intéressant. Je suis de la lignée (du côté maternel) de Claude Thomas dit Bigaouette rescapé du massacre de Cocheco dans le comté de DOVER, New Hampshire en 1689. Claude a été adopté par une femme abénakis et emmené à Québec. C’est en l’honneur de cette amérindienne que Thomas changea son patronyme pour Bigaouette.


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