Le destin tragique d’Élisabeth Auber

Le 7 novembre 1693, une flotte  de cinq  navires commandée par le sieur Pierre Lemoyne d’Iberville quitte Québec pour la France. La Bretonne, L’Indiscret,  le Sainte-Anne du Nord, l’ImpertinentLa fleur de lys et  Le Corossol font partie de l’expédition.  Notre ancêtre Élisabeth Auber (côté Lapierre) s’est embarquée avec huit de ses enfants à bord du Corossol, une pinasse capturée  aux Hollandais l’année précédente[1].  Élisabeth  s’en va rejoindre à Paris son second époux  Jean-Baptiste-Louis Franquelin, cartographe, hydrographe  et géographe du roi qui travaille alors sous les ordres de Vauban.

Hélas, à peine ont-ils quitté le port que  les vaisseaux doivent faire face à la tempête. Déjà, à la hauteur de Cap Tourmente, le mauvais temps les contraint à s’arrêter. Les navires se dispersent et se perdent de vue à cause de la neige et du vent.

Le 16 décembre suivant, Pierre Lemoye écrit de Bretagne  la missive suivante :

Je le fais [aprésant] de la rade de Bellisle, ou je viens de mouiller avec La Bretonne, L’Indiscret et la Saint-anne du Nord, Le Corossol, l’Impertinent et La fleur de lis se sont sépares de moy dans la baye de Canada de mauvais temps.(…)[2]

En 1990, l’épave du Corossol a été retrouvée entre l’île Corossol et l’île Manowin (les deux premières îles en partant de la gauche).

Le Corossol n’arrivera jamais à destination. Le navire a sombré en face de Sept-Îles après une lutte acharnée contre les éléments. Frontenac apprendra la nouvelle seulement au printemps suivant et il  enverra immédiatement une expédition pour récupérer l’épave du vaisseau qui avait été chargé de fourrures. Il y a peu de survivants (une douzaine) «que quelques matelots, le premier pilotte et l’escrivain qui ont hiverné sur les lieux»[3], raconte Frontenac dans la lettre qu’il adresse au ministre Phélipeaux.

À la suite de la découverte du site par un plongeur en 1990, Parc Canada a effectué des recherches à cet endroit. Les vestiges  gisent à seulement six mètres du  fond. On y a trouvé huit canons et une soixantaine de boulets. Pour plus d’infos sur l’histoire du navire et de son naufrage, je vous invite à consulter la page suivante: http://chesnay.homestead.com/files/FrenchCorossol/Corossol_F.htm

Élisabeth Aubert disparaît alors qu’elle n’était âgée que de 39 ans. Avec elle, périssent aussi  huit[5] de ses 13 enfants ainsi que deux servantes [6]: Quatre enfants nés d’un précédent mariage   l’accompagnaient :  Élisabeth 22 ans, Charles-Bertrand 20 ans, Françoise 18 ans et Anne-Agnès 12 ans,  ainsi que  trois  filles  nées du deuxième lit : Marie-Jeanne 7 ans et Geneviève Marguerite 5 ans et probablement Marie-Josephe âgée de moins d’un an.

Élisabeth Aubert fille de notaire

Quatrième d’une famille de cinq , Élisabeth Auber est née à Québec le 22 février 1654. Ses parents Claude Auber et Jacqueline Lucas  étaient originaires de Troarn dans le Calvados. Son père  avait reçu une terre en 1650 à Château-Richer, environ deux ans après son arrivée en Nouvelle-France. Il en fera «une exploitation agricole assez considérable»[7] , ce qui ne l’empêche pas de mener parallèlement une carrière  de notaire.

Il sera en effet, le premier notaire seigneurial de la seigneurie de Beaupré et  il deviendra notaire royal à Québec, quelques quatorze années plus tard. Le notaire royal était nommé par le roi ou par son représentant, le gouverneur ou l’intendant,  et pouvait exercer  dans toute l’étendue d’un territoire, tandis que le notaire seigneurial  devait limiter sa pratique au territoire de la seigneurie. En  1671, Mgr de Laval  lui confie, en outre,  le poste de greffier de la juridiction seigneurial  de Beaupré et de juge du bailliage de cette seigneurie.

Dans ce contexte familial assez aisé, Élisabeth aura la chance d’avoir une bonne éducation. Elle apprend à lire et à écrire  chez les Ursulines à Québec  à l’époque de Marie de l’Incarnation. Être fille de notable comporte cependant des inconvénients. Le choix de l’époux  est grandement orienté (pour ne pas dire souvent forcé) par les parents qui  sélectionnent autant que possible parmi des  candidats issus de la même classe sociale.

Mariage avec le seigneur de Lothainville, Bertrand Chenay de La Garenne

Une grande différence d’âge la sépare de son premier époux. Elle n’a que 16 ans lorsqu’elle épouse un personnage important  de la capitale, Bertrand Chesné de La Garenne. Le Sieur de La Garenne a 32 ans de plus qu’elle. Il est  veuf depuis peu et il est père de quatre enfants[8].

Marchand prospère originaire d’Yffiniac en Bretagne, fils de Nicolas Chenay et de Marguerite de Lavigne de La Haye, une mère d’ascendance noble, il est  arrivé en Nouvelle-France vers 1655[9]. Il aura été, à son époque,  un des hommes les plus riches de Nouvelle-France. Dès le 7 août 1656, il ouvrait un commerce dans une maison de la rue du Cul-de-Sac à Québec. Près du port il est bien placé pour s’adonner au commerce des fourrures.

L’anse du Cul-de-Sac-

Emplacement de la maison de la rue du Cul de Sac à Québec  où  Élisabeth Auber et Bertrand Chenay de Lagarenne ont habité. Cette maison voisinait le magasin de la Communauté des habitants. En août 1682 la maison brûle en même temps que 55 autres dans la basse ville de Québec. Tiré du Cartouche de la Carte de l’Amérique septentrionale (…) contenant le pays du Canada ou Nouvelle-France, la Louisianne, la Floride (…) détail.. Jean-Baptiste Franquelin 1688.

La Maison Chevalier à Québec se situe à l’emplacement de la maison de Bertrand Chenay de La Garenne, rue du Cul-de-Sac.[10] Aujourd’hui, site historique, la Maison actuelle a été construite en 1752 par l’armateur Jean-Baptiste Chevalier. Musée de la civilisation Photo Jean- Pierre Lavoie 2009.

En 1664, le sieur de La Garenne devient seigneur en achetant l’arrière-fief de Lothainville dans Beaupré sur les biens de Jean Lauzon.

La Maison Chenay aurait été construite au XVIIIe siècle sur la terre acquise par Bertrand Chenay de la Garenne sur son fief de Lothainville.

Au moment de son mariage avec Élisabeth Auber, la fortune de notre ancêtre est évaluée à près de 25 000 livres avec des dettes estimées à près de 900 livres  tandis que 124 individus lui doivent une somme de 11 709 livres.[11]

Toutefois, dans les années suivantes, il accumulera de nombreuses dettes en s’engageant  à fond dans la pêche et le transport de marchandises. L’incendie de sa maison de Québec en août 1682 n’améliorera pas la situation. Cette dernière épreuve  le rend malade et il décède quelques mois plus tard  chez le chirurgien Jean de Bosny à Québec le 16 janvier 1683. Il était âgé de 61 ans.

Au moment de la mort de son mari, la situation financière familiale était devenue  si mauvaise qu’Élisabeth Aubert renoncera à la succession.  Des conditions précaires  et la charge de nombreux enfants la pousseront à épouser moins d’un mois plus tard, soit  le 16 février 1683, Jean-Baptiste Louis Franquelin.

Jean-Baptiste-Louis Franquelin premier hydrographe du roi

Le second époux d’Élisabeth Auber est arrivé en Nouvelle-France peu après 1671 avec l’intention de faire du commerce. Cependant, Frontenac remarque ses talents de dessinateur  et le convainc de devenir cartographe. Dès 1674. Il est le plus grand cartographe de la Nouvelle-France, En 1686, il est nommé géographe et hydrographe  du roi. Il tracera une cinquantaine de cartes.

«Ainsi, de 1674 à 1693, Franquelin traça des cartes que les gouverneurs et les intendants joignirent aux dépêches qu’ils envoyaient en France. Parmi ces cartes se trouvaient les plus grandes et les plus belles au point de vue artistique qu’on ait faites au Canada au cours du xviie siècle. Franquelin avait sans doute appris cet art durant sa jeunesse car la cartographie était enseignée dans les collèges de France à cette époque. Sa carrière à Québec laisse croire qu’il avait apporté avec lui ses instruments de dessinateur, ses couleurs et ses pinceaux. Grâce à son attirail, il était le seul à Québec en mesure de faire un travail professionnel. Il s’acquit une réputation en coloriant ses cartes et en dessinant des arbres, des castors et des caribous dans les régions inexplorées.»[12]

Carte du grand fleuve St Laurens dressee et dessignee sur les memoires et observations que le Sr. Jolliet a tres exactement faites en barq: et en canot en 46 voyages pendant plusieurs années / Par Jean Baptiste Louis Franquelin 1685

Carte de l’Amérique septentrionale de Jean Baptiste Louis Franquelin (1688)

Cartouche de la carte de l’Amérique septentrionale (1688)

Carte de la Nouvelle-France par Jean-Baptiste Louis Franquelin

Carte de la Nouvelle-France dessinée par Franquelin et dédiée à Colbert

Entretemps cinq nouveaux enfants sont nés et viennent s’ajouter au huit enfants nés du mariage d’Élisabeth Auber avec Bertrand Chenay de la Garenne.

Les besoins de la famille sont grands et la profession d’hydrographe n’est pas très payante. Contre meilleure rémunération  Franquelin a de bonnes chances de remplacer l’ingénieur Villeneuve. Mais ce poste sera accordé à un autre et, en 1693, alors que la guerre sévit entre la France et l’Angleterre,   le mari d’Élisabeth Auber sera  retenu en France par le roi qui lui donne le mandat de dresser des cartes de la Nouvelle-Angleterre.

Franquelin  implore alors  Louis XIV de faire venir sa famille en France. M. W. Burke-Graffney raconte ainsi  cette épisode.

«Franquelin fit appel au roi, déclarant que le traitement d’hydrographe du roi ne lui permettait pas de subvenir aux besoins de sa famille et qu’en outre il avait laissé des dettes considérables à Québec. Il proposa que si, en reconnaissance de ses années de service sans rétribution, on faisait venir sa famille en France il l’installerait sur un domaine qu’il possédait en Touraine et retournerait seul au Canada. Le roi donna ordre que la femme de Franquelin, huit de ses enfants et leurs deux servantes soient ramenés sans frais à bord du premier navire du roi qui quitterait Québec à destination de la France. Champigny rapporta le 4 novembre qu’il avait veillé au nécessaire pour que Mme Franquelin et sa famille ne manquent de rien au cours de leur traversée à bord du Carossol. Quand le dernier navire à quitter Québec arriva en France cette année-là, il apportait la nouvelle que le Carossol avait fait naufrage sur un récif à environ 350 milles en aval de Québec et que seuls quelques membres de l’équipage avaient été sauvés.»[13]

Franquelin, de son côté,  ne renournera jamais en Nouvelle-France. Nous savons qu’il a continué à travailler pour Vauban, mais nous ignorons la date et le lieu de son décès.

« (…) Il s’est peut-être retiré en Touraine avant de mourir. Il n’avait jamais été une figure éminente dans les milieux brillants où il avait évolué et à un moment donné nous perdons sa trace. Célibataire, il avait été un jeune homme réservé, un rêveur et un artiste voué à la cartographie. Il s’était soudainement aperçu de la nécessité d’obtenir une rétribution suffisante pour son travail, à la suite de son mariage. Après la mort de sa femme il se mit, à Paris, à se nourrir d’illusions : il retournerait au Canada, ferait le relevé de toutes les terres cultivées de la Nouvelle-France et le tracé de routes pour relier Québec à Albany, Boston et l’Acadie ; il rechercherait une route plus courte pour se rendre à la baie d’Hudson par voie de terre. Il n’a jamais manifesté le désir de revoir ses enfants à Québec. Son passage pour le Canada était retenu mais il ne s’est pas embarqué. Il semble que, entre les voyages et son studio, l’attrait de sa boîte de couleurs et de ses pinceaux l’emportait.»(14) W. Burke-Graffney

Sources

BERNIER, Marc André, Le Corossol, le fond de l’histoire, La revue d’histoire de la Côte-Nord, Numéro 28, Société historique du Golf de Sept-Îles, Mai 1999 http://chesnay.homestead.com/files/FrenchCorossol/Corossol_F.htm

Burke-Gaffney, M.W. Dictionnaire biographique du Canada en ligne. http://biographi.ca/009004-119.01-f.php?id_nbr=788

CHÉNIER, Théodore GILBERT Ronald, Les descendants de Bertrand Chesnay dit Lagarenne.

FOURNIER, Marcel, Les Bretons en Amérique française, 1504-2004, Les Portes du Large, 2005, 511p.

JETTÉ, René, Dictionnaire biographique des familles du Québec. PRDH, Presses de l’Université de Montréal, 1983, 1176 p.

LANGLOIS, Michel, Dictionnaire biographique des ancêtres québécois, Maison des ancêtres, vol.

LEBEL, Gérard, Nos Ancêtres, vol 12, p. 68 à 79.


[1] Bernier, Marc André, Le Corossol, le fond de l’histoire, La revue d’histoire de la Côte-Nord, Numéro 28, Société historique du Golf de Sept-Îles, Mai 1999 http://chesnay.homestead.com/files/FrenchCorossol/Corossol_F.htm

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Le nombre varie selon les sources.

[6] M. W. Burke-Gaffney , Dictionnaire biographique du Canada en ligne, vol. II, http://www.biographi.ca/009004-119.01-f.php?&id_nbr=788

[7] Ibid.

[8] Avec sa première épouse Marie Madeleine Bélanger, il avait aussi perdu trois enfants en bas âge.

[9] Fournier, Marcel, Les Bretons en Amérique française, 1504-2004, Les Portes du Large, 2005,p. 491.

[10] Pour l’histoire de ce lieu http://inventairenf.cieq.ulaval.ca:8080/inventaire/oneLieu.do?refLieu=636&returnForward=%2FonePersonnage.do%3FrefPersonnage%3D506

[11] Langlois, Michel, Dictionnaire biographique des ancêtres québécois, Tome I, p. 418

[12] Burke-Gaffney, M.W. Dictionnaire biographique du Canada en ligne. http://biographi.ca/009004-119.01-f.php?id_nbr=788

[13] Ibid

(14) Ibid




12 commentaires de “Le destin tragique d’Élisabeth Auber”

  1. Janick Roy

    Bonjour Marie,

    Le titre de cette histoire est bien choisi. Les images sont magnifiques, surtout les cartes. Merci!

  2. Roland Jacob

    Toujours très intéressant. C’est clair, limpide, bien documenté et toujours bien illustré.
    Bravo!

  3. Jean Michel

    Je suis chanceux d’avoir l’auteure de ces articles à la maison.
    C’est toujours aussi passionnant à lire et à regarder.

  4. Claire Jeffrey

    Chère Marie,

    Encore une fois, quel beau travail de recherche, bien documenté, merci de partager toutes ces informations avec tes lecteurs assidus.
    La Nouvelle-France a été peuplée de beaucoup de gens courageux.
    Bonne continuation
    Claire

  5. Denise

    Super intéressant comme d’habitude!

    Ça vaut la peine de s’y attarder.

    Merci Marie pour tout ce travail.

    On profite tous de ton labeur.

    À la prochaine!

    Denise

  6. Picard Gemma

    J’ai été fascinée par cette histoire. Mon ancêtre Philippe Destroismaisons dit Picard (père de Geneviève Destroismaisons mariée à Robert Vaillancourt)était un des engagés de Bertrand Chenais de la Garenne de 1663 à 1669. Il a dû connaitre Élisabeth Auber et quelques-uns de ses enfants.

    Merci de m’avoir fait connaitre cette histoire.

  7. Lyse Beaudry

    Merci de vos récits et sources. Très enrichissant pour remémorer l’histoire de chez nous.
    bonne continuité j’espère
    Lyse

  8. Hubert-Michel Chéné

    Extrêmement et rigoureusement bien raconté,étant un descendant direct de Bertrand Chesnay Sieur de Lotinville dit Lagarenne, je ne peux qu’ applaudir au récit ainsi présenté , lequel est des plus vrais et exacts quant à l’histoire de mon ancêtre mille fois bravo pour ce récit !

    Hubert-Michel Chéné

  9. Normand Chainé

    Bonjour
    Je viens de lire le récit de mon arrière Grand-Mère 10 générations plus tard
    J’ai les noms des enfants que je cherchais
    Je vous dis moi aussi bravo pour ce récit !
    Et je salue Mr Hubert-Michel Chéné qui est dans la même lignée .
    Merci
    Normand Chainé

  10. Serge Leclair

    Bonjour,

    Après plusieurs recherches concernant Bertrand Chesney dit La Garenne. sieur de Lothainville(Lotinville), il me semble que vous faites erreurs tant qu’au nom de sa mère. Il s’agirait de Catherine de Laringue et non de Marguerite de Lavigne de La Haye.

    Serge Leclair

    ref.: certificat de mariage avec Marie Madeleine Beranger (Belanger)

    Dictionnaire généalogique des familles canadiennes (Collection Tanguay), Québec, 1608 à 1890 p.124

  11. Marie

    Selon le fichier Origine, le nom de la mère serait Marguerite DelaVigne.
    http://www.fichierorigine.com/recherche?nom=chesnay&commune=&pays=&mariagerech=

  12. Renee Summerwolf

    C’est la triste histoire de mon ancêtre que je découvre cette année. Merci pour ce beau récit et ces images.


Laisser une réponse